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Philosophie : réflexions sur les attentats du 7 janvier 2015

Article paru sur le site du journal Le Républicain :

 

Et l’horreur advint !

 

En ce mercredi 7 janvier 2015, dont d’aucuns prédisent qu’il fera date et qu’il y aura un avant et un après, des membres, certains historiques, de Charlie hebdo ont été exécutés par des islamistes radicaux, des fous d’Allah, au motif qu’ils étaient blasphématoires par leurs dessins, leur ironie subversive et leurs crayons liberté. Puis ce furent des clients d’un petit super marché kascher parce qu’ils étaient juifs et donc ennemis de l’Islam. Les policiers ont également fait partie des victimes parce qu’ils étaient policiers.

Nous sommes donc bien en deuil ! Nous sommes touchés au cœur même de notre territoire, de notre sol et, plus encore, de notre identité parce que ce sont nos valeurs et nos idéaux qui sont ainsi visés. Idéaux républicains, démocratiques et laïques. Notre liberté est donc menacée objectivement, symboliquement, politiquement et socialement. Que faire face à de tels actes ? Comment répondre sans pour autant se tromper de cibles ou d’ennemis ?

L’énorme mobilisation qui a eu lieu en France avec les marches républicaines, avec ces cortèges d’un peuple sortant dans la rue pour témoigner son indignation et son attachement à la liberté voilà qui est en un sens réconfortant même si rien ne peut s’arrêter là. Même si les questions les plus urgentes pour l’avenir de la société que nous voulons construire n’ont pas encore été clairement formulées. C’est dire qu’au-delà de l’émotion légitime et profondément humaine qui s’exprime en ce moment, il va nous falloir tenter de penser l’à-venir, les non-dits, les pourquoi et les faux-semblants.

Tous nous le savons, avec plus ou moins de lucidité, de conscience révoltée, endolorie ou inhibée pour ne pas dire soumise, le monde comme il va est objectivement inacceptable parce qu’il est fait de bruit et de fureur, de misère et de pauvreté, d’injustices et d’inégalités, de guerres et de conflits qui n’en finissent pas de sorte que la paix n’est parfois qu’un idéal puisque partout il y a « la guerre »… Néanmoins nous voudrions croire qu’il est encore possible de défendre la culture, la pensée critique, l’ironie et l’humour face à l’inculture, la soumission religieuse, voire la violence radicale. Nous n’avons que l’outil de la raison critique comme « arme », autant dire d’autres crayons pour tenter de questionner voire « comprendre ». Car si la France est bien une République démocratique et laïque, que valent ces idéaux maintenant ? Pourquoi faut-il se battre pour eux ? Quels sont donc les démons qui les contestent et voudraient bien les anéantir ? Qu’est-ce donc qu’être citoyen d’une telle nation ? N’est-ce pas vivre ce paradoxe permanent qui fait de nous des « obéissants » et des « résistants » ?

Comment donc nous y retrouver si nous pensons, du moins nombre d’entre nous, que nous sommes fragilisés, précarisés, parfois même trahis par celles et ceux qui gouvernent, par ces politiques qui en ont fait un métier et dont certains ont tendance à s’excepter des règles du jeu qu’ils nous imposent ? Abandonnés par cette Europe accusée de trop de maux et quasiment désincarnée… Ces questions sont autant de défis à relever et nous voudrions en cibler quelques unes :

  •  Que vaut donc notre principe de laïcité ? Pourquoi faut-il le préserver et le défendre ?
  • Que penser de l’instrumentalisation du religieux et de l’influence grandissante qu’il a ?
  • Pourquoi les religions continuent-elles à accoucher, même minoritairement des fanatismes les plus ruineux ?
  • Quel sens y a-t-il à parler d’un « islam modéré » ? N’est-ce qu’un vœu pieux ?
  • Pourquoi le sacré gangrène-t-il l’espace public ? Au sein de notre société il n’y a pas de sanction juridique pour le blasphème car il n’existe pas.
  • Pourquoi refusons-nous de penser et préférons croire ?
  • Enfin le vieux débat qui ne manquera pas de renaître entre sécurité et liberté. Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour garantir l’une ou l’autre et n’est-ce pas au détriment de l’une ou de l’autre d’ailleurs que s’effectue la mesure ? Nietzsche l’avait déjà souligné et nous pouvons sans doute le redouter, « on adore aujourd’hui la sécurité comme la divinité suprême ». Il semble bien pourtant que notre liberté ne puisse exister sans un certain nombre de « risques ».

Bien sûr nous pouvons être inquiets, nous pouvons glisser au pessimisme le plus noir mais nous ne pouvons pas ne pas penser, ne pas résister, car si tel était le cas nous renoncerions à notre qualité d’homme et nous le savons bien, «il n’y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout.»

JY Mercury, professeur de philosophie au lycée Jean Renou.

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